Né en 1980 à Jiading, une petite ville du Fujian, il vit et travaille aujourd’hui à Shanghai. Les problématiques abordées par son travail sont assez évidentes à déceler, cela ne les rend pas pour autant moins intéressantes. Ce que l’on perçoit à la première approche d’une œuvre de Yang, c’est toute la tradition picturale chinoise. Les grands rouleaux verticaux ou horizontaux happent l’œil du spectateur pour un voyage dans l’éternité des paysages de shānshuĭ. Shānshuĭ (littéralement Montagne-Eau) est le terme désignant, en chinois, la peinture de paysage qui représente en effet, très souvent des paysages de montagne et de rivières. C’est exactement ce que l’on voit lorsque l’on regarde une œuvre de Yang Yongliang. Et, il ne fait aucun doute que cet artiste maîtrise non seulement la technique du shānshuĭ mais surtout qu’il en connaît et en apprécie l’histoire et l’essence, les profondes implications philosophiques. Le but du shānshuĭ était avant tout de refléter l’état d’esprit du peintre, ses états d’âmes, plus précisément. C’est un exercice intime, intellectuel qui appelle une contemplation active du spectateur car ce qui lui est offert, c’est un cheminement au sein même du paysage peint. Il n’y a pas de perspective dans l’art chinois, parce qu’il n’y a pas de point focal. L’œuvre est généralement composée à partir de plusieurs points de vue juxtaposés qui offrent ainsi au spectateur une balade au fil de l’eau ou le long du sentier de montagne.
Aussi s’attache-t-on à contempler ainsi les paysages de Yang Yongliang, souvent inspirés par des œuvres classiques du patrimoine chinois. Mais après quelques minutes, on finit par s’approcher car, peu à peu, une gêne commence à se faire ressentir, comme si quelque chose n’est pas à sa place dans cette œuvre. Et c’est seulement à courte de distance que l’on prend la véritable mesure de l’œuvre. Ces paysages paisibles, éternels, rappelant le retrait du lettré dans les montagnes et symboles de contemplation ne sont que des trompe-l’œil et représentent en fait une urbanisation outrancière où la nature n’a plus la moindre place. Les traits fins de ce que l’on croît être les troncs et les branches crochues des pins ne sont en fait que des lignes à haute tension, s’enchaînant les unes aux autres à perte de vue. Les montagnes sont un agrégat informe de buildings qui, s’ils ont été édifiés un jour sur une colline, l’ont complètement phagocytée. Les paysages de Yang Yongliang sont des paysages urbains maquillés en shānshuĭ.
Les œuvres de Yang Yongliang proviennent d’une double inspiration qui peut, a priori, sembler contradictoire. Enfant de la campagne arrivé à Shanghai à la fin de l’adolescence, artiste contemporain avec une formation classique, il a appris très tôt la calligraphie et le shānshuĭ mais a fait ses études à Shanghai, ville tentaculaire qu’il a vu s’étendre sur Pudong, village maraicher de l’autre côté du Huang Pu, devenu aujourd’hui champ de tours lumineuses. Il connaît, pour l’avoir vue et vécue dans sa propre ville de Jiading, l’urbanisation galopante de la Chine des années 2000. C’est la modification rapide du paysage rural jusqu’à sa disparition complète que représentent les œuvres de Yang. Elles sont évidemment empreintes de toutes les préoccupations écologiques que peut entraîner une telle politique de développement. La contradiction intrinsèque aux shānshuĭ de Yang qui consiste à montrer un paysage instable sous les dehors du symbole même de la stabilité et de l’immuabilité met l’accent sur l’impasse à laquelle se voue la politique chinoise d’urbanisation.
Mais au-delà, ce sont aussi des préoccupations culturelles qu’elles reflètent ; et celles-ci sont probablement plus importantes que les précédentes. Au-delà de l’interrogation sur le devenir des paysages ruraux et urbains, il y a bien sûr la confrontation de l’art classique avec la technologie moderne. Ce qui motive essentiellement Yang Yongliang dans cette confrontation c’est la valorisation de l’héritage culturel de son pays dont sa formation classique l’a rendu dépositaire et dont il se sent responsable. Mêler shānshuĭ, photographie et logiciel informatique, c’est donc avant tout une façon pour l’artiste de s’appuyer sur la tradition pour créer des œuvres néanmoins contemporaines. Il exprime cette préoccupation en ces termes : « En tant qu’artiste chinois, ce que je dois refléter, c’est l’interrogation suivante : Notre culture doit elle être révolutionnaire ou évolutionnaire ? Notre art contemporain doit-il être un château dans le ciel ou enraciné dans notre culture traditionnelle ? La forme est contemporaine, mais après tout que pouvons-nous bien entendre par Art Contemporain ?[1] »
Il s’agit, pour lui, de créer un art contemporain chinois qui soit héritier de sa propre tradition. Cette absence de lien entre l’art chinois actuel et l’histoire de l’art chinois est un des regrets qu’il n’a de cesse d’exprimer et qui suscite son aversion pour des mouvements tels que le Political Pop qu’il considère comme détachés de toute référence artistique chinoise.
Il faut peut-être s’attarder un peu sur le mépris affiché par Yang Yongliang pour les mouvements hérités du Réalisme socialiste. Comme nous l’avons précédemment souligné, Yang est né en 1980. Dans l’histoire récente de la Chine, la question de génération prend une ampleur particulière dès qu’il s’agit d’héritage et de formation artistique. Il semble que ce soit son appartenance à une génération née après la fin de la Révolution Culturelle qui ait permis à Yang de bénéficier d’une formation classique. Ses aînés, marqués plus profondément par l’esthétique réaliste socialiste et n’ayant pas suivi, pour des raisons évidentes, l’apprentissage des formes traditionnelles de la peinture chinoise, auraient donc été plus enclins à créer en fonction de leur propre héritage pictural, fort différent de celui de Yang. Bien que je partage son manque d’intérêt pour ces mouvements, l’élément sur lequel se fonde le reproche adressé à la génération du Political Pop me semble donc un peu injustifié. Pour cette génération – et même d’un point de vue objectif – la révolution Culturelle et le Réalisme socialiste appartiennent à l’Histoire culturelle de la Chine et il était impensable – impossible – que n’en naissent pas un forme d’art particulière.
Par ailleurs, il semblerait que cette volonté qu’affiche Yang Yongliang de mieux intégrer la tradition à la création contemporaine participe d’un mouvement plus large du monde culturel chinois consistant à se réapproprier la tradition et l’Histoire. Un des exemples les plus frappants est celui de l’industrie cinématographique qui investit de plus en plus dans la production de monumentales sagas historiques sur les grands personnages ou les grands épisodes de l’Histoire chinoise. L’Empereur et l’assassin de Chen Kaige (1999) ou Hero de Zhang Yimou (2002) qui traitent tous deux de la figure du Premier Empereur Qin Shi Huangdi, le film fleuve de John Woo Les Trois Royaumes[2] ne sont que quelques exemples, auxquels on peut ajouter la production d’une série télévisée adaptant Le Rêve dans le Pavillon Rouge de Cao Xueqin, roman du XVIIIe siècle, un des quatre classiques chinois. Le monde culturel, en effectuant un retour sur sa tradition historique, semble vouloir étayer le développement économique que connaît la Chine en rappelant quelle grande puissance elle a déjà été et signifier ainsi que ce n’est que justice qu’elle le redevienne. En s’appuyant sur les grandes œuvres picturales du passé, ou même parfois en les imitant, Yang Yongliang ne fait pas autre chose que d’exprimer une forme de nationalisme culturel consistant à rappeler la grandeur passée pour encourager, justifier, motiver le développement présent.
[1] “But as a Chinese artist, what I need to reflect upon is whether our culture should be revolutionary or evolutionary? Should our contemporary art be a castle in the air or based in the roots of our traditional culture? The form is contemporary but what on earth do we understand what is contemporary art?” (Discours au Kansas Arts Institute Information, Yang Yongliang. Source : http://www.yangyongliang.com/website/article.jsp)
[2] Si seule une version de 2h a été distribuée en dehors de l’Asie, la version originale totalise plus de 4h et est sortie en deux fois dans les salles d’Asie.








